Pistes de réflexion sur les obstacles à l’enseignement de l’évolution - Quatrième partie : la place de la Science, Religion et Morale

Introduction

I. La théorie de l’évolution en résumé et l’évolution de la théorie

II. Hasard et finalisme

III Vitalisme et mécanisme

IV La place de la Science, Religion et Morale

Science et religion sont deux manifestations de l’esprit humain. Leurs relations sont complexes, du fait qu’elles apportent des réponses différentes à certaines questions, du fait aussi d’une histoire compliquée. L’image que nous avons de ces relations est elle aussi compliquée et déformée par cette histoire.

Plus loin de nous, on entend parler de ces procès aux Etats-Unis liés aux tentatives de fondamentalistes protestants d’interdire l’enseignement de la théorie de l’évolution, ou plus récemment de le contrebalancer par de pseudo théories scientifiques dans lesquelles Dieu est caché sous des atours scientifiques. Cela nous parait bien exotique et ne serait pas possible dans notre pays, où les programmes sont décidés de façon centralisée et non localement, ce qui les protège des pressions de certains groupes de parents d’élèves qui font partie des groupes décidant des programmes aux Etats Unis.

Contrairement à d’autres pays européens où l’enseignement de l’évolution a pu être menacé (Italie, Allemagne, Pays Bas, Pologne...), il ne semble pas l’être en France mais au contraire se voir renforcé avec notamment le nouveau programme SVT de classe de Troisième.

La laïcité est de fait une valeur très importante dans les institutions de notre pays.

N’avons-nous donc rien à craindre dans nos classes de sciences ?

On rapporte des cas de refus de l’évolution dans les classes, sur la base de convictions religieuses . Cela se produit par exemple dans des quartiers où les communautarismes se renforcent et où des identités s’affirment à travers l’appartenance à une religion. On pense ici d’abord à l’islam dans des quartiers dits difficiles, mais il y a d’autres confessions qui refusent l’évolution, par exemple les Témoins de Jéhovah.

Plus largement il existe des réseaux puissants, aux moyens financiers conséquents, qui œuvrent à la diffusion des idées créationnistes ou de leurs apparentées. Ces réseaux appartiennent à des confessions diverses mais sont capables parfois de se liguer dans ce combat qu’elles mènent contre l’évolution. L’enseignement est pour ces réseaux une cible privilégiée.
Je ne développe pas ici parce que ce n’est pas mon objet mais on pourra se reporter à l’essai d’Olivier Brosseau et Cyrille Baudoin Les créationnismes [1] pour plus de précisions.

La question de la religion risque donc fort de s’inviter toute seule dans nos classes, par les convictions religieuses de nos élèves comme par la diffusion des idées des opposants à l’évolution.

Il est donc important pour l’enseignant de savoir se situer sur ces questions, pour pouvoir répondre efficacement à cette opposition qu’on pourra lui manifester et qui parfois s’apparentera à de la provocation.

Ces refus déclarés sont encore rares et s’inscrivent dans un contexte particulier qui dépasse la classe. Des élèves vont rechercher délibérément une confrontation pour affirmer leur identité dans une société où ils ne trouvent pas leur place.

Mais il y a une autre attitude qui est bien plus répandue bien qu’invisible. nous avons des élèves qui vont étudier le chapitre sur l’évolution parce qu’il est au programme, pour l’examen, mais sans y croire, pour reprendre les mots d’une élève de Première L. Certains le mentionnent sur leur copie d’examen. Ces élèves ne poseront pas de problème, ne diront rien... à moins que vous leur posiez la question. Je crois qu’il faut absolument faire émerger cela dans la classe pour pouvoir en parler avec eux et ne pas se contenter de ne pas avoir de problèmes.

Pour poser le problème, voici un message posté sur le forum du premier article de cette série (I. La théorie de l’évolution en résumé et l’évolution de la théorie) :

"La théorie de l’évolution est plus qu’une théorie ( citation de JPII). Elle est une véritable idéologie (Citation, Marco Poitras). Lisez les cahiers de Maria Valtorta 1945-50 et 43 aux sujets : L’évolution,le darwinisme et la découverte de squelettes homme singe. Bienheureuse A.C.Emmerich déclare aussi que se sont des hybrides homme animal d’avant Déluge que nous retrouvons de nos jours. D’autant plus qu’avec la vision évolutionniste sur la vie on y trouve toute la philosophie pour légaliser l’avortement,l’euthanasie et les expériences manipulatives bioéthiques. Libre à vous de penser différemment ou de me croire."

Je rappelle que ce premier article essayait de faire le point sur la théorie de l’évolution et que je ne m’aventurais pas (encore) hors du domaine scientifique. J’aurais davantage compris ce message suite au présent article.

Je n’avais pas autorisé la parution de ce message mais je ne voudrais pas être accusé de censure. Le moment est venu de répondre à ce monsieur, qui a la gentillesse d’illustrer plusieurs points dont je voulais discuter.

1. Les relations entre Science et Religion

2. Une brève histoire de l’émancipation des sciences

3. Les réactions à la parution de l’Origine des Espèces

4. La Morale de l’histoire

5. Retour à la classe


1. Les relations entre Science et Religion

Le conflit peut sembler être le mode de relation le plus évident entre Science et Religion. Il survient lorsque les deux vont apporter une réponse différente à une même question, chacune étant certaine de détenir la vérité pour des raisons légitimes. Ces conflits sont d’autant plus explosifs qu’on touche à des questions fondamentales, telles que celles du sens ou des origines.

Les deux conflits majeurs sont la théorie héliocentrique et la théorie de l’évolution. L’Histoire voit ainsi des batailles se succéder et quelques figures de savants martyrs se dégager, parmi lesquelles Galilée est la plus fameuse.

Galilée devant Fra Fiorenzuola. Fresque réalisée en 1857 par Cristiano Banti.

Dans Science et Religion, Bertrand Russel retrace quelques-unes de ces batailles et note qu’au final elles ont toujours été remportées par la Science. Il se dessine ainsi une histoire dans laquelle les lumières de la science triomphent peu à peu de l’obscurantisme religieux.

Stephen Jay Gould fait pour sa part la promotion d’un autre type de relation : le principe de NOMA, pour non-empiétement (overlap) des magistères.
Pour lui, "chaque domaine d’investigation se donne un cadre de règles et de questions recevables, et pose ses propres critères de jugement et de résolution". " La science, son magistère, concerne le domaine le domaine empirique : en quoi consiste l’Univers (les faits) et pourquoi il fonctionne ainsi (la théorie). Le magistère de la religion s’attache lui aux significations ultimes et aux valeurs morales". [2]
Il souligne que c’est ce principe qui est largement à l’œuvre, hier comme aujourd’hui, bien qu’évidemment beaucoup plus discret que le conflit.
De fait la science est née et a grandi par les travaux de savants qui étaient souvent croyants voire membres du clergé. Ainsi même parmi les fondateurs de la théorie synthétique de l’évolution, se trouvent des chrétiens (orthodoxe pour Dobzhansky, anglican pour Fisher, presbytérien pour Wright, catholique pour L’Héritier).
L’histoire des sciences est bien loin d’être une histoire de matérialistes athées, ce qui illustre bien qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre science et religion.

Par les exigences de leur méthode, les scientifiques doivent laisser leurs croyances à la porte du laboratoire, pour ne pas être influencés. C’est le "matérialisme de paillasse". Si cette objectivité peut paraître utopique à titre individuel, elle prend corps à l’échelle de la communauté scientifique, unie par une méthode et non par une culture ou une croyance. Cela n’a jamais été aussi vrai qu’aujourd’hui, car jamais dans l’histoire il n’y a eu autant de scientifiques dans autant de pays différents.

Ainsi les situations de conflit peuvent se comprendre par des empiétements d’un magistère sur un autre, par exemple lorsque la religion se prononce sur les faits alors que sa méthode ne le lui permet pas : si la Bible dit que les lapins ruminent, les lapins nous disent que non.

Un troisième mode de relation entre Science et religion est le syncrétisme. C’est la fusion de la Science et de la Religion, dans la recherche d’une seule et même vérité. En général, on fait appel aux faits et méthodes scientifiques, on cherche une explication rationnelle pour venir appuyer la croyance religieuse, quitte à orienter ou déformer le fait scientifique pour qu’il rentre dans la croyance.
Par exemple notre correspondant nous écrit : "Bienheureuse A.C.Emmerich déclare aussi que se sont des hybrides homme animal d’avant Déluge que nous retrouvons de nos jours."

Une telle approche est tout à fait illusoire et nie complètement la nature de la science comme de la religion.
La science, répétons le, fonctionne sur la base d’un matérialisme méthodologique. Elle se refuse à faire appel à des forces ou des entités hors de la nature.

C’est pourtant cette approche que proposent les tenants de l’Intelligent Design. C’est ce que propose l’UIP (Université Interdisciplinaire de Paris, qui n’a d’Université que le nom), en voulant concilier "l’ordre des faits et l’ordre des valeurs" [3], en rapprochant Science et Religion dans une quête de sens.
C’est une approche spiritualiste, qui s’oppose au matérialisme. Le spiritualisme est une doctrine qui admet une nature spirituelle à l’Univers, qui fait exister l’esprit immatériel à côté de la matière. L’esprit est supérieur à la matière, voire est seul à exister, la matière n’étant qu’une illusion. Les religions postulant l’existence de l’âme sont de fait spiritualistes.
Le matérialisme au sens philosophique restreint l’Univers à la matière. Il rejette donc l’existence de l’âme ou de Dieu. C’est un monisme : il considère qu’il n’y a qu’une seule substance, alors que le spiritualisme est dualiste, reconnaissant la coexistence de deux substances, l’esprit et la matière (sauf dans le cas où il considère que la matière n’est qu’une apparence).

Les IDers veulent introduire du spiritualisme dans la Science et continuer à appeler cela de la science. Pour cela, ils confondent le matérialisme de paillasse avec la doctrine matérialiste et font du matérialisme méthodologique de la Science un choix métaphysique injustifié. Pour eux, refuser le spiritualisme, c’est ainsi se priver de certaines hypothèses, de certaines réponses.
Mais faire appel à au-delà de la matière, c’est ne plus avoir besoin de chercher. Pourquoi des organes complexes ? Parce qu’il y a un projet. Pourquoi les tremblements de terre ? Pour nous punir. Pourquoi la pomme tombe-t-elle ? C’est la volonté divine. Introduire du supra naturel dans la Science est faire une science paresseuse qui n’a de sens que le nom.

Lorsqu’on parle du matérialisme méthodologique de la Science, c’est une règle de fonctionnement et non une philosophie ou une idéologie. La science n’affirme rien sur ce qui pourrait être au-delà de la matière, car c’est hors de sa méthode par principe.
Le matérialisme au sens philosophique conduit à l’athéisme. Or la Science n’est pas matérialiste au sens philosophique. Si elle devait être quelque chose, elle serait plutôt agnostique, tel que défini par Thomas Huxley : elle ne se prononce pas car n’en est pas capable.

2. Une brève histoire de l’émancipation des sciences

Pourquoi voyons-nous l’histoire de la relation Science/Religion essentiellement sous la forme de conflits, oubliant que le principe de NOMA est si souvent à l’œuvre ? L’histoire de la Science nous fournira des éléments de réponse.

Sans remonter jusqu’à l’Antiquité, nous pouvons commencer cette histoire avec la scolastique du Moyen-Âge. Une confiance totale est accordée aux écrits des Anciens, à tel point qu’il n’apparait pas nécessaire de faire la moindre vérification. On considère alors que tout ce qu’il y a savoir est contenu dans la Bible et dans les écrits d’Aristote. Ce qui est décrit du monde s’inscrit dans un réseau complexe de correspondances symboliques, faisant appel à la mythologie et à la théologie.
Au passage, la philosophie aristotélicienne va ancrer dans la pensée occidentale le finalisme ainsi que la vision essentialiste reprise des Idées de Platon dont Aristote fut l’élève : les espèces sont définies par des caractéristiques immuables, les variations par rapport à cette essence étant superficielles et accidentelles.

A la Renaissance, la scolastique va être remise en cause par deux évènements.
La chute de Constantinople (1453) va faire revenir en Occident des écrits de philosophes antiques autres qu’Aristote et pas nécessairement d’accord avec lui. Si les Anciens dont on croyait qu’ils savaient tout ont des avis divergents, il n’y a plus de savoir certain. On va donc être amené à se forger sa propre opinion, à vérifier par l’observation.
La Réforme protestante va prôner un retour à la Bible sans passer par l’interprétation d’un intermédiaire, et donc va encourager sa lecture littérale. Il n’y a plus d’allégorie, plus de symbolisme attaché jusque là à tous les éléments de la nature. Ils vont donc pouvoir être étudiés pour eux-mêmes, pour ce qu’ils sont, et non pour le sens qu’on peut leur trouver en connexion avec d’autres références.

Une nouvelle méthode va pouvoir naître, rompant avec la scolastique et basée sur l’observation et l’expérimentation, sous l’influence notamment de Bacon (1561-1626) et de Descartes (1596-1650).
Les premiers succès de cette science vont venir de l’astronomie, qui va en devenir le modèle en montrant le chemin de la recherche de lois de la nature.

Il ne s’agit néanmoins pas de remettre en cause ce qui est écrit dans la Bible. Les résistances à la révolutions copernicienne montrent que ce n’est pas encore possible. C’est une époque de concordisme : on cherche une cohérence entre les faits découverts et ce qui est dans la Bible.
Cette conciliation va transformer le rôle attribué à Dieu. Il n’intervient plus forcément en permanence dans le monde mais devient le législateur, l’auteur de ces lois de la nature qu’on découvre.
Le champ d’action de ces lois est plus ou moins grand, et donc l’action directe de Dieu réduite ou augmentée d’autant.
Pour Newton (1643-1727), le monde a été créé tel qu’il est. C’est du théisme : Dieu est extérieur au monde, mais qui agit sur lui et se manifeste en permanence.
Pour Descartes, Dieu crée des lois et un monde qui va changer en suivant ces lois. C’est du déisme, c’est à dire que Dieu n’intervient pas directement, n’interagit pas directement avec le monde. Il y a alors une étude possible de l’origine et des mécanismes de la formation.

La nature est vue comme un ouvrage de Dieu qui à l’instar de la Bible pourra révéler ses pensées et ses projets, comme l’écrit Bernardin de Saint-Pierre, éphémère intendant du Jardin des Plantes de Paris en remplacement de Buffon de 1792 à 1793 :
"Fonder la vérité sur un livre, c’est comme si on la fondait sur un tableau ou sur une statue qui ne peut intéresser qu’un pays, et que le temps altère chaque jour. Tout livre est l’art d’un homme, mais la nature est l’art de Dieu." [4]

Cette théologie naturelle se développe à partir du XVIIème siècle et traverse tout le XVIIIème, imprégnant la pensée occidentale.
Elle est représentée encore au début du XIXème dans Théologie naturelle, ou preuves de l’existence et des attributs de la divinité, tirées des apparences de la nature publié en 1802, de William Paley (1743-1805), pasteur anglican. L’argument principal est celui du dessein, avec le fameux exemple de la montre.
Dans le chapitre premier intitulé Une invention suppose un inventeur, il suppose qu’en traversant un désert il découvre une montre : "ses diverses parties sont faites les unes pour les autres et dans un certain but, que ce but est le mouvement et que ce mouvement tend à nous indiquer les heures. Je découvre encore en examinant la montre que si ses parties avoient toute autre forme que celle qu’elles ont ou qu’elles fussent arrangées de toute autre manière que celle qu’on leur a donnée la montre ne remplirait pas l’objet auquel elle est destinée. [...] la conséquence des faits me paroît évidente. Il faut que cette machine ait été faite par un ouvrier il faut qu’il ait existé un ouvrier ou plusieurs qui aient eu en vue le résultat que j observe lorsqu’ils ont fabriqué cette montre. [...] Un homme dans son bon sens pourroit il se contenter pour expliquer l existence de la montre de l’assertion que cette montre est un produit du hasard ?.[...] Quel est l homme raisonnable qui ne seroit pas surpris d’entendre dire que le mécanisme de la montre n’est point une preuve d invention[...]"

Ainsi pour Paley, la complexité et la finalité sont la preuve de l’existence d’un inventeur. Le dessein appelle l’idée d’un designer.

La théologie naturelle montre une nature qui à l’instar de la montre de Paley est harmonieuse. Chaque élément (les êtres vivants dans la nature, les organes dans l’organisme) est à sa place, dans sa fonction et dans ses relations avec les autres.

Cette nature harmonieuse fruit de la providence divine est d’autant plus parfaite qu’elle est faite à l’usage de l’Homme, comme dans les mots célèbres de Bernardin de Saint-Pierre : "Le melon a été divisé en tranches par la nature afin d’être mangé en famille. La citrouille étant plus grosse peut-être mangée avec les voisins". [5]

Cette finalité d’une nature prédisposée à être dominée et utilisée par l’Homme est déjà présente dans la Genèse : "Et Dieu leur dit : Soyez féconds et remplissez la Terre et dominez les poissons de la mer, et les oiseaux des cieux et toutes les bêtes qui rampent sur la terre. Et Dieu dit : Voyez, je vous donne toutes les plantes portant semence qui sont sur la terre et tous les arbres qui ont des semences porteuses de fruits, ils seront votre nourriture."

Cela n’est pas sans rappeler la philosophie de Leibniz dans laquelle l’harmonie du monde est constatée et expliquée par Dieu, créateur universel et créateur de cette harmonie.

(De même que Voltaire remettra en cause la philosophie de Leibniz dans Candide, à travers notamment le personnage de Pangloss, Darwin remettra en cause la Théologie naturelle de Paley, ouvrage qui avait été très important dans sa jeunesse.
Suite au tremblement de terre de Lisbonne et au début de la guerre de Sept Ans, Voltaire écrit : « Presque toute l’histoire est une suite d’atrocités inutiles » (Essai sur l’histoire générale, 1756).
Un siècle plus tard, en 1860, dans une réponse à Asa Gray, botaniste à Harvard qui acceptait la sélection naturelle mais voulait y voir une loi établie par Dieu, Darwin écrit : "[...] j’avoue que je ne vois pas aussi clairement que d’autres, ni autant que je le voudrais, les indices d’un dessein général et d’une bienveillance à notre égard. Il me semble qu’il existe trop de malheur dans le monde." [6]
Cette vision d’une naturelle douce et bienveillante est remise en cause pour Darwin par l’exemple de l’ichneumon, guêpe dont les larves se développent à l’intérieur d’une proie paralysée, qui est dévorée de l’intérieur tout en étant consciencieusement maintenue vivante. La nature découverte par Darwin pendant son voyage à bord du Beagle lui apparaît bien différente de la nature harmonieuse dont il avait lu les descriptions dans les écrits d’Alexander von Humbolt, qui avait exploré l’Amérique du sud de 1799 à 1804)

L’héritage de Bacon et de Descartes a cependant ouvert la voie à une science plus matérialiste qui recherche des lois sans intervention divine, sur le modèle de l’astronomie et de la physique des mouvements, qui deviennent le mètre étalon des sciences.

Par ailleurs les connaissances s’accumulant montrent un visage du monde qui ne correspond plus à celui de la Bible, notamment avec les progrès d’une science naissante : la géologie. L’étude des roches et des fossiles qu’elles contiennent révèle une histoire beaucoup plus longue que la durée donnée par la théologie et dessine des mondes disparus différents de celui qui est connu.
Par souci de concordisme, certains s’éloignent d’une lecture trop littérale de la Bible. Ainsi on propose que les six jours de la Création correspondent en fait à des ères géologiques. Le catastrophisme de Cuvier s’arrange de créations successives survenant chacune après un cataclysme qui ravage la surface du globe, le dernier étant le Déluge, chaque nouvelle création étant meilleure que la précédente.

De plus, les bouleversements politiques (la révolution française) et socio-économiques (la révolution industrielle) vont réduire le poids de l’Eglise et donc de se censure et amener une nouvelle classe sociale bourgeoise et progressiste, à la pratique de la science. Ce ne sont plus seulement des clercs ou des nobles qui font avancer les sciences.

C’est cette nouvelle classe de scientifiques désireuse de s’imposer par rapport à l’ordre ancien qui va écrire l’histoire d’une guerre entre Science et Religion, déformant si nécessaire les faits.
Ainsi en est-il du fameux débat sur la place de l’Homme dans la nature qui vit s’affronter Thomas Henri Huxley, ami de Darwin, et Samuel Wilberforce, évêque d’Oxford, en 1860. La mémoire collective a retenu la version de Huxley dans laquelle il l’aurait largement emporté, faisant de Huxley le champion des Lumières contre l’obscurantisme des religieux.
Selon d’autres témoignages, Wilberforce avait été loin d’avoir été dominé dans le débat. Il était un ami des sciences, un des vice-présidents de l’Association britannique pour le progrès des sciences. Ses oppositions à la théorie de l’évolution de Darwin ne se situaient pas sur le plan de la religion mais sur celui de la science, par exemple sur le fait que les fossiles ne montraient pas de série évolutive.
Il n’y avait pas de guerre entre Science et Religion parce que pour beaucoup encore, la science n’amenait pas à rejeter Dieu mais au contraire à mieux le respecter, car elle montrait les merveilles de la nature.

Le XIXème siècle voit les découvertes s’accumuler et surtout les applications de la science transformer le monde, apportant la lumière, réduisant les distances, faisant reculer la maladie. Se construit ainsi un mythe de la Science, soutenu et soutenant un mythe du progrès qui s’enracine dans les Lumières. Les succès de cette science triomphante vont lui donner une place de plus en plus en plus grande et étendre son influence dans la société.
En témoigne la philosophie positiviste d’Auguste Comte (1798-1857). Pour Comte, l’esprit humain a au fil du temps montré deux façons de s’interroger sur le monde qui l’entoure.
Il y a eu la question des causes, du pourquoi, qui a amené la recherche de réponses théologiques, puis métaphysiques.
Puis il y a eu la question du comment, qui consiste à "écarter comme nécessairement vaine toute recherche quelconque des causes proprement dites, soit premières, soit finales, pour se borner à étudier les relations invariables qui constituent les lois effectives de tous les phénomènes observables." Ce second questionnement basé sur le réel, correspondant aux méthodes de la science, est positif par rapport aux précédents considérés comme chimériques.
Le positivisme a eu une large influence qu’on ressent encore aujourd’hui : il établit par exemple une hiérarchie des sciences (mathématiques, astronomie, sciences physiques, chimie, biologie, sociologie) qui nous imprègne encore. Il a influencé la IIIème République qui trouvait là des arguments dans son anticléricalisme et veut fonder les réformes sociales sur une réforme intellectuelle basée sur la méthode de la science.
Dans la lignée du positivisme naît le scientisme, véritable religion de la science, à une époque où Science et Religion apparaissent de plus en plus comme des signes de ralliement. Il faudrait abandonner les anciennes fois et les remplacer par la science, seul guide sûr grâce à l’usage de la raison. Pour Joseph Ernest Renan (1823-1892), écrivain, philosophe et historien, le gouvernement idéal est ainsi un "gouvernement scientifique, où des hommes compétents et spéciaux traiteraient les questions gouvernementales comme des questions scientifiques et en chercheraient rationnellement la solution"."[...] tout ce que l’Etat accordait autrefois à l’exercice religieux reviendra de droit à la science, seule religion définitive." [7]

On voit donc qu’au XIXème siècle se construit l’opposition entre science et religion, opposition qui apparait en réaction au poids passé de l’Église et dont la société, par ses composantes sociales, économiques et politiques veut se défaire. La science est naturellement utilisée dans ce contexte, forte de ses succès et de son image et la sécularisation de la science s’inscrit dans celle de la société.
L’archaïsme et l’obscurantisme s’attachent ainsi à l’image de la religion tandis que la modernité s’attache à celle de la science.

C’est dans ce contexte que l’évolutionnisme a été utilisé pour discréditer le discours religieux.
Ainsi dans sa préface à la traduction française de l’Origine des Espèces, Clémence Royer reprend clairement cette opposition entre les progrès de la science et l’obsolescence de la religion.

Le scientisme nous apparaît bien sûr comme une violation du principe de NOMA, puisque la science est appelée loin de son domaine. On quitte le magistère de la science pour entrer dans celui d’une idéologie.
Cette idéologie a immédiatement produit des excès qui ont montré l’erreur de penser que la science seule a toutes les réponses.

C’est ainsi que tous ceux qui étudiaient la génétique ont soutenu les politiques eugénistes, et de nombreux grands de la biologie s’y inscrivent.
Francis Galton (1822-1911), cousin de Darwin et scientifique lui-même, est l’auteur d’importants travaux de statistique qu’il a appliquée à l’Homme. Adhérant à la théorie de l’évolution sous l’effet de la sélection naturelle, il en tire la conclusion que l’Homme n’y étant plus soumis ne peut que dégénérer. On fait naturellement appel à la science porteuse de progrès pour éviter cela. Galton crée le mot eugénique pour cette science qui doit modifier le patrimoine héréditaire de l’espèce humaine.
Il faut appliquer une sélection afin de favoriser la reproduction des meilleurs spécimens. Cette sélection peut prendre deux formes : pousser les meilleurs à se reproduire davantage ou empêcher les autres de se reproduire.
L’eugénisme va trouver un large écho positif dans la société, bien au-delà des cercles scientifiques et y compris dans l’opinion publique. Vont ainsi se mettre en place des politiques eugénistes. Des campagnes de stérilisations sont lancées aux Etats-Unis, en Allemagne, en Finlande, en Suède ou en Norvège, touchant des malades mentaux, mais aussi des délinquants, parfois les alcooliques ou les toxicomanes.
L’Allemagne nazie va pousser plus loin encore cette politique.
Ce n’est qu’après la découverte des horreurs du nazisme que ces lois soit abrogées discrètement dans les pays qui les avaient adoptées.

C’est en effet la fin de la deuxième guerre mondiale qui va remettre en cause la vision scientiste : le procès de Nuremberg va remettre au premier plan la valeur de la dignité humaine ; l’utilisation des armes nucléaires sur le Japon (suivie par des années d’angoisse d’une guerre nucléaire pendant la Guerre Froide) vont associer un nouveau sentiment à l’image de la Science : celui de la peur, en révélant les effets dévastateurs qu’elle peut avoir.
Un mélange de confiance et de crainte, une défiance doublée d’un désir, vont succéder à l’optimisme frénétique et la confiance aveugle en la Science source de progrès.

3. Les réactions à la parution de l’Origine des Espèces

Dans le cas précis de la théorie darwinienne de l’évolution, dans les relations entre Science et Religion, l’histoire est compliquée par le contexte de sécularisation des sciences et de la société et par les personnalités qui ont pu soutenir la théorie de l’évolution tout en s’en réclamant pour soutenir leur position antireligieuse. Il y a donc confusion entre la théorie elle-même et les positions de ses défenseurs.
Darwin semblait désireux d’éviter cette confrontation avec la religion car il s’est toujours bien gardé de s’avancer publiquement sur ce terrain. Mais d’autres l’ont fait pour lui.

Comment la Théorie de l’évolution a-t-elle été reçue par le monde religieux ? Il n’y a évidemment pas de réponse unique.

Certains ont rejeté la théorie de Darwin explicitement pour des raisons religieuses. Ainsi pour Charles Hodge (1797-1878), théologien calviniste de Princeton, "le darwinisme est un athéisme", car la sélection naturelle ne laisse pas de place à Dieu, plus précisément il ne laisse pas de place à un dessein. C’était vrai pour Darwin et ça l’est toujours aujourd’hui dans l’état actuel de la théorie, quoi qu’en disent les tenants de l’Intelligent design.
D’autres plus nombreux trouvèrent moyen de concilier l’évolution darwinienne avec leur foi. Ainsi pour certains la sélection naturelle devient une loi de Dieu, à travers laquelle pourra se réaliser le projet divin. Dieu redevient omniprésent, étant partout où s’exerce la sélection naturelle.
Une autre accommodation était d’accepter l’évolution darwinienne, sauf dans le cas de l’Homme, l’écart entre l’Homme et les autres signes étant considéré comme tel qu’il rend nécessaire un petit coup de pouce divin.
De fait, déjà à ce moment là, l’un des premiers obstacles à la réception de la théorie de l’évolution est la place de l’Homme, qui y perd son statut spécial.

On retrouve la même position au siècle suivant dans les encycliques Humani generis de Pie XII en 1950 et de Jean-Paul II en 1996. Les deux reconnaissent que la théorie de l’évolution est une recherche valable, qui se situe en dehors du magistère de la religion, respectant ainsi le principe de NOMA, mais ils se réservent la question de l’origine de l’âme humaine.
Ainsi Pie XII écrit :
"C’est pourquoi le magistère de l’Église n’interdit pas que la doctrine de l’"évolution", dans la mesure où elle recherche l’origine du corps humain à partir d’une matière déjà existante et vivante - car la foi catholique nous ordonne de maintenir la création immédiate des âmes par Dieu -, soit l’objet, dans l’état actuel des sciences et de la théologie, d’enquêtes et de débats entre les savants de l’un et l’autre parti" [8]
Il nous dit donc que le matériel est du ressort de la science et le spirituel de celui de la théologie.
Pie XII émet ensuite quelques réserves sur la Théorie de l’évolution, qui n’est selon lui pas prouvé et invite donc les scientifiques à la prudence.

Un demi-siècle plus tard, Jean-Paul II dit la même chose, à une exception importante près : il reconnaît la validité de la théorie de l’évolution : " de nouvelles connaissances conduisent à reconnaître dans la théorie de l’évolution plus qu’une hypothèse. Il est en effet remarquable que cette théorie se soit progressivement imposée à l’esprit des chercheurs, à la suite d’une série de découvertes faites dans diverses disciplines du savoir." [9]

On notera qu’il ne s’agit là nullement d’une remise en cause de la Théorie de l’évolution par Jean-Paul II qui l’assimilerait à une idéologie, mais bien de la reconnaissance d’une légitimité.
Notre correspondant a donc tort d’écrire : "La théorie de l’évolution est plus qu’une théorie ( citation de JPII)".

4. La morale de l’histoire

L’enjeu de la bataille autour de la théorie de l’évolution n’est pas la question de la vérité des faits, mais celle de la morale.

Pour les tenants d’une lecture littérale de la Bible, la contradiction entre les faits rapportés par la Bible et ceux déduits par la Science pose un problème fondamental car la Bible est le fondement de leurs valeurs et elle forme pour eux un tout. Chaque mot vient de Dieu et est donc nécessairement vrai.
Donc si on prouve qu’un seul mot est faux, alors tout peut l’être. C’est toute leur structure morale qui se trouve injustifiée. C’est ce qu’on peut appeler l’argument de cohérence.
Attribuer au matérialisme de la science le déclin moral qu’ils voient et prôner le retour à la lecture de la Bible fait ainsi partie de leur logique.
C’est parmi ceux-là que se recrutent les opposants à la théorie de l’évolution, ceux qui font voter ces lois contre son enseignement aux Etats-Unis et qui ne sont qu’un élément d’un projet plus vaste visant à établir une théocratie et à imposer leur morale, comme le montre le wedge document, document qui dévoile la stratégie en plusieurs étapes pour arriver à ce résultat, la première étapes étant de s’attaque à la science matérialiste pour la remplacer par une autre plus conforme à la foi chrétienne.
Les associations de parents d’élèves qui ont fait pression pour exclure l’enseignement de l’évolution dans plusieurs états des Etats-Unis se rattachent la Moral majority reagannienne en 1980 et se retrouvent en 2000 dans le soutien à George W. Bush qui prônait que soit enseigné le récit de la Création pour donner un fondement moral à l’éducation.

Pour les croyants qui ont une vision plus allégorique du contenu de la Bible, le problème ne se pose pas de la même manière. S’ils peuvent s’accommoder d’une non-concordance du fait scientifique avec le récit biblique, ils peuvent s’opposer sur la question morale.
William Jennings Bryan fut trois fois candidat malheureux à l’élection présidentielle américaine au début du XXème siècle. Il se battit pour faire adopter dans plusieurs états du sud des États-Unis des lois contre l’enseignement de la théorie de l’évolution. Il s’en suivit le fameux procès Scopes, dit procès du singe, à Dayton (Tennessee) en 1925. John Scopes, soutenu par l’ACLU (American Civil Liberties Union, puissante association de défense des droits civiques), fit lire à ses élèves un chapitre sur la théorie de l’évolution, se mettant délibérément hors la loi pour passer en jugement et montrer que ces lois étaient anticonstitutionnelles. Bryan joua le rôle de l’accusation dans ce procès.
Sa position aux côtés des fondamentalistes est paradoxale pour un homme qui fut plutôt réformateur tout au long de sa carrière politique. Il milita par exemple pour le vote des femmes.
Bryan trouvait ridicule l’idée d’une filiation entre l’Homme et les singes, mais ce n’est pas ce qui a motivé sa croisade.
D’une part il voyait dans la Théorie de l’évolution une source de scepticisme envers l’existence de Dieu.
D’autre part il donnait une dimension morale à la sélection naturelle, qu’il ne comprenait d’ailleurs pas bien. Il écrit que c’est une "loi impitoyable selon laquelle les forts s’élèvent au-dessus de la foule et exterminent les faibles". [10] et il en tire la conclusion suivante : "une telle conception de l’origine de l’homme affaiblirait la cause de la démocratie, au profit de l’orgueil de classe et du pouvoir de la richesse." [11].
Il y voyait donc une immoralité susceptible de remettre en cause les valeurs d’équité et de justice auxquelles il croyait. Il voyait que la théorie darwinienne renforçait une idéologie de domination par une élite.
Mais ce qui va le décider à se lancer dans un combat contre l’enseignement de la théorie de l’évolution, c’est lorsqu’il va découvrir dans plusieurs livres après la Première Guerre mondiale que le darwinisme a influencé le militarisme allemand, qu’il a été invoqué par les militaires et les intellectuels pour justifier l’entrée en guerre et la domination du peuple allemand.
C’est donc au nom du pacifisme que Bryan va vouloir interdire l’enseignement de la Théorie de l’évolution. C’est parce qu’il craignait la diffusion de cette idéologie à partir des salles de classe, parce qu’il y voyait une sape morale qu’il a voulu s’y opposer.

L’erreur de Bryan a été de confondre la théorie scientifique et les idéologies que certains en ont improprement tiré. Je ne lui donne pas tort d’avoir voulu combattre ces idéologies, mais il s’est trompé de cible.

C’est la même erreur qui est commise par notre correspondant lorsqu’il écrit : "D’autant plus qu’avec la vision évolutionniste sur la vie on y trouve toute la philosophie pour légaliser l’avortement, l’euthanasie et les expériences manipulatives bioéthiques."
Cette erreur (entretenue volontairement) fait partie de l’argumentaire créationniste (voir cette page sur le web) largement diffusé, ce qui justifie de s’intéresser à ces questions autour de la morale car cela fait partie de ce qu’un élève pourrait nous opposer.

La confusion entre science et idéologie est entretenue du côté des opposants à la théorie de l’évolution mais aussi du côté scientifique.
Pour respecter le principe de NOMA, il faut que d’une part aucune idéologie ne vienne déformer les faits et leur interprétation dans le domaine de la Science, mais il faut aussi prendre garde de ne pas engager la valeur de la Science sur le terrain des valeurs et de l’idéologie. On sait être vigilant sur les ingérences. Il faut aussi savoir être vigilant quant à soi. L’histoire récente de l’eugénisme montre que la Science même utilisée avec de bonnes intentions peut amener à des désastres. S’engager dans un positivisme ou un scientisme dépassés, dans un mythe du progrès par la Science, conduit ainsi à jeter le doute et le discrédit sur la Science.
La science est en effet faite de conclusions provisoires, vouées à être remises en cause. Il faut donc douter du scientifique qui affiche trop de certitudes. (Ce que j’écris peut aujourd’hui trouver un écho dans le débat sur les OGM).

Comment la Science décrit-elle la nature, dans le respect du principe de NOMA ?
La Science nous montre une nature qui n’est ni morale ni immorale mais qui est amorale. Elle est ce qu’elle est, indépendamment de nos valeurs et ce n’est qu’à travers le prisme de nos représentations que nous pouvons y rechercher et y trouver un sens, des leçons, ce qui n’est plus de la science.

La raison et la science sont impuissantes à se prononcer dans le domaine des valeurs et de la morale, de même que la science ne peut démontrer l’existence ou l’inexistence de Dieu. On ne peut par la seule raison décider ce qui est bien et ce qui est mal.

Ce que découvre la science n’est ni moral ni immoral. C’est l’utilisation de ce savoir qui a une valeur morale.
La décision quant à cette utilisation n’appartient pas au seul scientifique. Elle appartient au politique, à l’opinion publique qui voudra s’en emparer.
Le scientifique ne peut que donner l’état de ses connaissances. Pour les valeurs, la morale, l’éthique, il faudra faire appel à la religion ou la philosophie. Ce sont des choix individuels et collectifs que la science peut aider en apportant son savoir mais qu’elle ne peut seule déterminer.
La science peut découvrir et décrire l’atome. Mais ce ne sont pas des scientifiques qui décident de construire et d’utiliser la bombe atomique.

Il ne faut pas confondre un savoir et l’idéologie qui en est tirée ou l’utilisation qui en est faite.

Un autre argument utilisé contre la Théorie de l’évolution nous ramène à la morale : il s’agit de la place de l’Homme, qui est ramené au sein du monde vivant, rattaché au monde animal.
Certains en déduisent que si l’Homme n’est plus à l’image de Dieu, s’il est rabaissé au rang de l’animal, alors il peut laisser libre cours à ses instincts les plus bas et les plus sauvages. Comme si la question de la morale et des valeurs était liée non à un choix mais à un statut particulier de l’humain.
Ainsi pour Mohammed Keskas, professeur agrégé de biologie-géologie en région parisienne, auteur de La théorie de Darwin. Le hasard impossible, la théorie de l’évolution ou des êtres vivants analysée par un croyant, ouvrage qui se situe dans la lignée de la théologie naturelle et dans lequel l’Homme n’est plus relié au reste du monde vivant et n’est pas concerné par l’évolution :
"beaucoup se complaisent à reconnaître que l’Homme n’est qu’un singe modifié, un animal comme un autre ; de là, il est légitime de vivre selon son instinct, ses impulsions et ses envies, sans aucune contrainte morale ni religieuse" [12]

L’erreur est ici de rester prisonnier d’une échelle du vivant qui place l’Homme au sommet et méprise les autres formes de vie, en particulier les plus proches de nous, témoignant ainsi d’une grave méconnaissance.
On voit ici beaucoup de confusions entre le fait scientifique - la place de l’Homme dans le vivant- et des représentations philosophiques ou théologiques - une vision dualiste dans laquelle l’Homme a quelque chose de plus qui l’élève et le coupe de l’animal, et qui apporte la morale, donnée en quelque sorte de l’extérieur. La confusion se poursuit en prolongeant par un discours sur les valeurs et la morale.

5. Retour à la classe

Que faire de tout cela dans la classe ? Pourquoi parler de religion ou de morale alors que ce n’est pas au programme ? Tout simplement parce qu’elles risquent de s’inviter toutes seules.

Faut-il le craindre ou le provoquer ? Il me semble qu’il faut le provoquer, tant pour ne pas se contenter d’avoir des élèves qui apprennent la Théorie de l’évolution comme ils apprendraient une fable que parce qu’il est important de donner au-delà des faits une connaissance du fonctionnement de la science, de sa nature et de ses limites.

L’enseignant en science se trouve là à un carrefour difficile. Il veut
enseigner la science et donc sa méthode qui comprend le doute. Mais parce qu’il est l’enseignant, il est aussi autorité, il est celui qui sait. Il peut donc être tentant par manque de temps ou par peur de refuser le débat et de se réfugier dans cette position d’autorité.

On pourra ainsi s’inspirer d’une intéressante expérience menée en Tunisie, proposée par Saïda Aroua, assistante à la faculté des sciences de Tunis et docteur en didactique de la biologie [13]. Il a d’abord été demandé aux élèves de réfléchir à l’origine de la diversité du vivant. Puis on discute du statut des propositions qui sont faites, ce qui est scientifique et ce qui ne l’est pas. On définit ainsi le magistère de la science et celui de la religion. C’est là une formation plus riche qu’un cours asséné d’autorité.

On nous apprend qu’il faut partir des idées des élèves, de leurs schémas mentaux, ce que nous appelons représentations initiales, pour d’abord déconstruire en les plaçant face aux limites et aux contradictions de leurs modèles, pour ensuite reconstruire la représentation validée par la science.
Mais dans le cas d’une conception religieuse, si on peut montrer qu’elle n’explique pas les données factuelles, on ne peut pas dire à l’élève : "ta conception est fausse, tu dois accepter ma vérité".
Le rôle de l’école laïque n’est pas de casser la foi des élèves ni de la nier, mais de la respecter tout en leur apprenant à respecter celle des autres. Il ne s’agit pas de heurter ni de convertir mais de faire comprendre et de délimiter les magistères respectifs, sans tomber dans le piège de l’affrontement stérile. Il faut donc cette fois non pas construire à la place mais à côté.

C’est un exercice très difficile qui demande de la part de l’enseignant une petite maîtrise de l’épistémologie et une conscience de ses propres positions, vis-à-vis de la religion mais aussi vis-à-vis de la science.

Dans une discussion sur l’évolution surgit très facilement le verbe "croire" : Certains diront qu’ils y croient, d’autres que non. Quels sont ceux qui se trompent ? Les deux.
Car il ne s’agit pas de croire. Il s’agit de science et non de croyance. Il faut comprendre, accepter en attendant une meilleure explication, critiquer si nécessaire. On ne demande pas un acte de foi sur la base de notre autorité mais l’examen de faits et d’arguments.
Il y a donc là un support de discussion pour distinguer Science et Religion.

En toutes ces discussions qu’on pourra organiser, le concours d’un philosophe sera évidemment très précieux.

V. Enseigner l’évolution de la lignée humaine

Me contacter : B. Boucher

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Bibliographie :

- Dictionnaire d’histoire et de philosophie des sciences, sous la direction de Dominique Lecourt, PUF

- Science et religion, Bertrand Russel, Folio essais

- Et Dieu dit : "Que Darwin soit", Stephen Jay Gould, éditions du Seuil

- Darwin hérétique, l’éternel retour du créationnisme, Thomas Lepeltier, éditions du Seuil

- Mon père n’est pas un singe ?, Cédric Grimoult, éditions ellipses

- Les créationnismes, Cyrille Baudoin et Olivier Brosseau, éditions Syllepses

- L’évolution du vivant - Un enseignement à risque ?, coordonné par Maryline Coquidé et Stéphane Tirard, Coéd. Adapt-Vuiber

Notes

[1éditions syllepse, collection Arguments et mouvements

[2dans Et Dieu dit : "que Darwin soit", éditions du Seuil

[4La chaumière indienne (1790)

[5Extrait de Etude de la nature XI

[6cité par S. J. Gould dans Et Dieu dit : "Que Darwin soit"

[7cité par François Boituzat dans le Dictionnaire d’histoire et philosophie des sciences

[8cité par S. J. Gould dans Et Dieu dit : "Que Darwin soit"

[9cité par S. J. Gould dans Et Dieu dit : "Que Darwin soit"

[10dans Prince of peace, 1904, cité par S. J. Gould

[11déclaration de Bryan au sociologue E. A. Ross en 1906, cité par S. J. Gould

[12cité par C. Baudoin et O. Brosseau dans Les Créationnismes

[13dans L’évolution du vivant - Un enseignement à risque ?, coordonné par Maryline Coquidé et Stéphane Tirard, Coéd. Adapt-Vuiber

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